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Publié le 11 octobre 2017 | par Radio-Canada

Les pêches menacées par le phoque gris aux Îles-de-la-Madeleine


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La communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine tire la sonnette d’alarme et réclame de l’aide pour faire une gestion durable du troupeau de phoque gris. Les Madelinots affirment que la présence en surabondance de phoques gris menace l’écosystème et la pérennité de la pêche, dont celle du homard.

Ces îles dont la beauté est indiscutable font rêver les touristes. Leurs charmes passent en partie par les trésors de la mer que l’on retrouve : poissons, coquillages et surtout le homard. Et ce sont ces produits de la mer qui sont le moteur de l’économie aux Îles-de-la-Madeleine.

L’industrie de la pêche principalement basée sur le homard et le crabe des neiges génère plus de 80 millions de dollars en retombées économiques directes aux îles.

Mais dernièrement la communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine s’inquiète. Les pêches seraient menacées à cause d’un cheptel croissant de phoques gris dans le sud-ouest du golfe du Saint-Laurent qui mangent des quantités importantes de poissons.

Des phoques par millions

Selon Pêches et Océans Canada, les phoques gris sont passés de 6000 individus dans les années 60 à plus de 500 000. Chacun de ces mammifères marins consomme de 1,5 à 2 tonnes de poissons chaque année.

Ce troupeau s’ajoute à celui du phoque du Groenland qui vient quelques mois par année sur les côtes canadiennes. Celui-là reste par contre plus au nord, près de Terre-Neuve. Le troupeau est estimé à plus de 8 millions d’individus. Il y a donc près de 10 millions de phoques dans l’Atlantique nord-ouest, près des côtes canadiennes.

Selon les chiffres de Pêches et Océan Canada de 2014, l’ensemble des phoques dans l’Atlantique nord-ouest auraient consommé l’équivalent de 17 fois la quantité de poisson pêché par les pêcheurs canadiens de l’Atlantique en une seule année.

 

Des pêcheurs exaspérés

Ghislain Cyr, pêcheur d’expérience, n’en peut plus. Il estime que chaque été il perd des milliers de dollars. Non seulement les phoques mangent les appâts sur ses lignes et ses prises, mais ils endommagent aussi son équipement.

Ghislain Cyr milite depuis des années pour que les gouvernements aident la communauté maritime à contrôler le troupeau de phoque gris. Il craint pour les stocks de poisson. Les phoques gris mangent trop de poisson, selon lui.

Ghislain Cyr milite depuis des années pour que les gouvernements aident la communauté maritime à contrôler le troupeau de phoque gris. Il craint pour les stocks de poisson. Les phoques gris mangent trop de poisson, selon lui. Photo : Radio-Canada/Elisa Serret

Mais son inquiétude outrepasse ses intérêts pécuniaires; il craint qu’il ne reste rien pour les générations futures. Déjà aux Îles-de-la-Madeleine, la rétention de la population est un combat constant.

Peu d’espoir pour le rétablissement des stocks de morues

Alors que les stocks de morue prennent du mieux au large de l’île de Terre-Neuve, c’est une autre réalité dans le sud-ouest du golfe du Saint-Laurent. Sur les côtes de Terre-Neuve, seuls les phoques du Groenland se nourrissent principalement de petits crustacés. Ces phoques restent dans les eaux canadiennes seulement quelques mois par année pour la période de mise bas. Les stocks de morue ne sont donc pas trop menacés par le phoque du Groenland.

Le phoque gris, lui, qui est beaucoup plus gros que le phoque du Groenland, reste en permanence dans le golfe du Saint-Laurent. Il se nourrit d’à peu près n’importe quoi, mais surtout de poisson de fond, comme la morue et le hareng.

Mike Hammill de l’Institut Maurice-Lamontagne est l’un des nombreux biologistes à croire que 50 % de la mortalité des morues adultes serait liée à la prédation du phoque gris.

«On pense que le rétablissement des stocks de morue est peu probable puisque la prédation du phoque gris est trop élevée. C’est donc la prédation qui limite ou empêche le rétablissement de la morue dans le golfe du Saint-Laurent.» – Mike Hammill, biologiste, Institut Maurice-Lamontagne

 

 
Selon le pêcheur Ghislain Cyr, les pêcheurs de l’Atlantique attendent impatiemment le retour de la pêche à la morue. Le moratoire sur la pêche à la morue de 1992 a été un dur coup pour l’économie des Îles-de-la-Madeleine. Mais avec ce troupeau de phoques gris, il n’espère plus un rétablissement des stocks de morue.

«S’ils s’attaquent à la morue aujourd’hui quand il n’y aura plus de morue il va s’attaquer à quoi? À plusieurs endroits, le phoque gris a commencé à manger du homard. On retrouve des homards sans queue un peu partout, les phoques mangent les queues.» – Ghislain Cyr, pêcheur à L’Étang-du-Nord, îles de la Madeleine

Chasser davantage

Une partie de la solution serait de développer une industrie durable des produits du phoque, selon certains. Pour se faire, il faudrait chasser davantage. Actuellement, les chasseurs abattent de 2000 à 4000 phoques gris par année sur un quota autorisé de 60 000 . Impossible d’en chasser plus pour l’instant, car les défis techniques sont nombreux.

Chasser sur les banquises est plus difficile à cause des changements climatiques; il y a moins de glace dans le golfe du Saint-Laurent. Il faut donc chasser sur les rives, mais les phoques gris ont élu domicile sur l’île Brion, une réserve écologique, un endroit interdit aux chasseurs.

Un troupeau de phoques gris dans le golfe du Saint-Laurent

Un troupeau de phoques gris dans le golfe du Saint-Laurent   Photo : Gil Thériault

Et chasser le phoque gris nécessite aussi de nouvelles techniques de chasse, car le mammifère marin est beaucoup plus gros que le phoque du Groenland. Les chasseurs doivent développer une plus grande expertise afin d’être en mesure d’y avoir plus facilement accès.

De l’huile, de la viande et de la fourrure

Les chasseurs souhaitent faire une utilisation complète de la bête. « Plus question de tuer des phoques seulement pour leurs peaux et faire des manteaux pour les madames! » lance Claude Thériault, l’un des 15 investisseurs dans une nouvelle usine de transformation du phoque en construction aux îles. L’entreprise Total Océan veut entre autres miser sur les huiles d’oméga- 3 du phoque. L’huile de loup-marin contiendrait des acides gras essentiels bons pour l’humain.

Réjean Vigneau est copropriétaire de la boucherie Côte à Côte à Cap-aux-Meules. Il prépare des saucissons de loups-marins.

Réjean Vigneau est copropriétaire de la boucherie Côte à Côte à Cap-aux-Meules. Il prépare des saucissons de loups-marins. Photo : Radio-Canada/Elisa Serret

Réjean Vigneau est copropriétaire de la boucherie Côte à Côte à Cap-aux-Meules. Depuis plus de 15 ans, il vend des produits du phoque dans sa boucherie. On y retrouve des terrines, des saucisses, des « phoconnailles » (des cochonnailles de loup-marin) et des boulettes de hambourgeois. Les Madelinots en raffolent et les Européens aussi, dit-il, sur un ton plus amuseur.

De la rillette de loup-marin de la boucherie Côte à Côte aux Îles-de-la-Madeleine

De la rillette de loup-marin de la boucherie Côte à Côte aux Îles-de-la-Madeleine Photo : Radio-Canada/Elisa Serret

Depuis 2009, l’Union européenne a imposé un embargo sur les produits du phoque canadien; le deuxième embargo à frapper les produits du phoque. Depuis 1972, le Marine Mammal Protection Act interdit la commercialisation des produits de mammifère marin aux États-Unis.

De plus, Réjean Vigneau est limité dans sa production parce qu’il est difficile de chasser plus de loups-marins. Il affirme qu’il pourrait facilement doubler son chiffre d’affaires si l’approvisionnement était plus fréquent.

«La ressource est là, ils sont une vraie nuisance au nombre qu’ils sont. On ne veut vraiment pas décimer le troupeau, au contraire, on veut développer une industrie durable et pour ça, il faut faire une gestion durable du troupeau.» –  Réjean Vigneau, copropriétaire de la boucherie Côte à Côte

Une question trop sensible pour les gouvernements.

Pour les Madelinots, si les gouvernements ne sont pas pressés à gérer le problème, c’est que la question de la chasse aux phoques est une question trop délicate à l’étranger.

«Les gouvernements sont hypocrites, l’image de la chasse à l’international est encore trop sensible. C’est pour ça que tout le monde est frileux à nous aider.» –  Ghislain Cyr, pêcheur à L’Étang-du-Nord aux Îles-de-la-Madeleine

Pour Gil Thériault, directeur de l’Association des chasseurs de phoques intra-Québec, les gens manquent d’éducation sur la question de la chasse aux phoques. La chasse aux phoques se fait de façon responsable et durable.

À titre d’exemple, M. Thériault rappelle que le gouvernement du Canada avait en 2012 déployé un plan d’action pour la gestion de la surpopulation de l’oie des neiges au Québec. Mais parce que c’est de la chasse aux phoques et que les gens les trouvent mignons et que les photos de sang sur des banquises de glace choquent, le gouvernement ne fait pas grand-chose, selon lui.

Des demandes aux gouvernements

La communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine demande à Québec d’agir sur la question de surpopulation des phoques gris à l’île Brion. En plus des stocks de poissons menacés, la réserve écologique de l’île Brion est en train d’être détruite par la présence du cheptel de phoques gris.

Le sous-ministre adjoint au Développement durable, Patrick Beauchesne, est venu aux Îles-de-la-Madeleine rencontrer les pêcheurs, les chasseurs et les élus pour comprendre la problématique. Le maire des Îles-de-la-Madeleine, Jonathan Lapierre, estime que le gouvernement prend le problème au sérieux.

«Il faut que les gouvernements prennent leurs responsabilités.» – Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine

Du côté du gouvernement fédéral, la communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine souhaite que le gouvernement les aide à développer une industrie durable du phoque. Il faudrait, selon Gil Thériault, trouver de nouveaux marchés. Les embargos nuisent considérablement l’industrie.

« Je suis entièrement conscient du défi que représente la surpopulation des phoques », soutient le ministre canadien des Pêches et des Océans, Dominic LeBlanc. Il dit chercher activement de nouveaux marchés, notamment en Asie, pour écouler les produits du phoque.

 

Un texte d’Elisa Serret

LA UNE : Le cheptel de phoques gris près de l’île Brion, une réserve écologique au large des îles de la Madeleine. Photo : Radio-Canada/Elisa Serret

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