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Publié le 27 novembre 2017 | par Le Devoir

Protection des baleines: plus de 250 avertissements aux navires


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En moins de trois mois, la Garde côtière canadienne a donné plus de 250 avertissements à des navires qui ne respectaient pas la limite de vitesse imposée dans le golfe du Saint-Laurent pour protéger les baleines noires, victimes d’une mortalité très élevée cette année. Cette mesure d’urgence a d’ailleurs eu des impacts négatifs majeurs pour le secteur maritime et l’industrie des croisières. Le fédéral doit maintenant décider des règles à instaurer pour les années à venir.

En l’espace de quelques semaines au cours de l’été dernier, pas moins de 12 baleines noires ont été retrouvées mortes dans les eaux du golfe du Saint-Laurent. Une situation sans précédent pour ce mammifère classé « en voie de disparition » en vertu de la Loi sur les espèces en péril, et dont la population se limite à environ 450 individus dans l’Atlantique Nord.

Pour les scientifiques, mais aussi pour les autorités américaines, qui ont investi des millions de dollars pour protéger l’espèce, la situation était carrément dramatique. Dans l’urgence, Pêches et Océans et Transports Canada ont donc annoncé, le 11 août, l’imposition d’une limite de vitesse de 10 noeuds (18,5 km/h) dans une vaste zone du golfe. Une mesure exceptionnelle conçue pour éviter les collisions avec les baleines, mais qui force les navires de plus de 20 mètres à réduire au moins du tiers leur vitesse normale. Et tous ceux qui entrent dans les eaux québécoises sont soumis à cette règle.

Photo: Pêches et Océans CanadaLa carte de la zone où la limite de vitesse a été instaurée, de même que les observations de baleines noires

 

Pour faire respecter une mesure aussi stricte, la Garde côtière canadienne a instauré une surveillance continue des navires. C’est ainsi qu’elle a donné, en moins de trois mois, plus de 250 « avertissements » à des navires qui excédaient les 10 noeuds, indique Transports Canada en réponse aux questions du Devoir. « Dans la grande majorité des cas, il s’agissait d’une faible survitesse pour une très courte période », précise-t-on.

À titre d’exemple, le navire de croisières CTMA Vacancier, qui fait la navette entre Montréal et les îles de la Madeleine, a reçu au moins trois avertissements. L’entreprise a toutefois refusé la demande d’entrevue du Devoir, qui souhaitait discuter de la difficulté d’appliquer une telle limite de vitesse pour ce navire qui circule normalement à 17 noeuds.

Malgré les avertissements, le CTMA Vacancier n’a pas reçu d’amende. Un total de onze amendes ont toutefois été imposées à des navires depuis le mois d’août, dont trois cette semaine, selon ce qui se dégage des données fournies par Transports Canada. Parmi les fautifs, on compte trois navires de croisière internationaux, cinq cargos et un brise-glace de la Garde côtière canadienne. L’amende est la même pour tous, soit 6000 $.

Même si l’hiver approche, la limite de vitesse est toujours en vigueur, puisque la surveillance aérienne démontre que des baleines noires sont toujours dans le golfe, avant d’entamer leur migration vers la côte est américaine. « Les mesures obligatoires et temporaires resteront en vigueur jusqu’à ce que les baleines aient quitté le secteur préoccupant », souligne d’ailleurs Sofie McCoy-Astell, gestionnaire des relations avec les médias à Transports Canada.

Pour le moment, le gouvernement fédéral ignore par ailleurs quelles mesures seront mises en place pour éviter, dans les années à venir, la répétition de l’hécatombe de baleines noires de l’été 2017. Chose certaine, en vertu de la Loi sur les espèces en péril, Ottawa a l’obligation de protéger l’habitat de l’espèce. Le ministre de Pêches et Océans Canada, Dominic LeBlanc, a d’ailleurs dit que « toutes les options » seront étudiées. Il a déjà consulté des scientifiques canadiens et américains, mais aussi des représentants de l’industrie maritime, de la pêche et des croisières.

 Industrie malmenée

Pour l’industrie touristique québécoise, il est toutefois essentiel de revoir les mesures mises en place dans l’urgence cette année, puisqu’elles ont fait « très mal » au secteur des croisières, selon le directeur général de l’Association des croisières du Saint-Laurent, René Trépanier.

Même son de cloche du côté d’Escale Gaspésie, qui coordonne notamment l’accueil des navires de croisière à Gaspé. Son porte-parole, Stéphane Sainte-Croix, explique que 15 escales de navires ont été annulées à Gaspé entre août et octobre, dont un arrêt du Queen Mary 2. « C’est plus de 50 % de notre saison. Ça représente une perte d’au moins 25 000 touristes et un manque à gagner de 2,5 millions de dollars en retombées économiques pour la région. On ne peut pas envisager la saison 2018 de la même façon. » Les escales de La Baie et de Baie-Comeau ont aussi écopé cette année.

Dans le secteur du transport maritime, la protection des cétacés a également alourdi certaines factures. C’est le cas chez Oceanex, qui a ajouté une « surcharge temporaire » de 4 % pour le transport de marchandises entre Montréal et St. John’s, Terre-Neuve.

Le ministre délégué aux Affaires maritimes, Jean D’Amour, estime que la situation est préoccupante pour le Québec. « À l’instar de l’industrie maritime du Québec, notre gouvernement est fortement interpellé par cette mesure. Les croisiéristes sont inquiets, tout comme l’ensemble des armateurs qui doivent modifier leur route ou annuler tout simplement leur escale », souligne-t-il au Devoir.

Transports Canada dit avoir entendu les « préoccupations » de l’industrie, tandis que Pêches et Océans admet que le récent rapport d’analyse de la mortalité des baleines démontre que « les plus grandes menaces pour la baleine noire sont les collisions avec les navires et les enchevêtrements dans des engins de pêche. Ces résultats indiquent que les mesures prises jusqu’à maintenant pour ralentir les navires et fermer certaines pêches étaient justifiées ».

Des mesures de ralentissement des navires sont justement mises en place sur une base saisonnière dans les eaux américaines depuis 2008. Elles ont permis de réduire substantiellement la mortalité des baleines noires, selon Moira Brown, une scientifique qui étudie ces cétacés depuis plus de 30 ans et dont les recherches ont mené à l’établissement des mesures de protection qui ont probablement sauvé l’espèce de l’extinction.

Qu’est-ce que la baleine noire de l’Atlantique Nord?

Cette baleine peut atteindre une taille de 18 mètres, pour un poids de plus de 60 tonnes. Chaque individu est reconnaissable aux taches blanches uniques qu’il porte sur la tête, appelées callosités. Il s’agit d’une espèce qui se nourrit essentiellement de copépodes, qu’elle filtre à l’aide de ses fanons.

La baleine noire est particulièrement vulnérable aux collisions avec les navires en raison de sa propension à se déplacer lentement, en surface, notamment pour s’alimenter. Dans certaines zones où le trafic maritime est intense, les animaux peuvent par ailleurs avoir de la difficulté à détecter la proximité de certains navires, selon Pêches et Océans Canada.

Sa présence dans le golfe du Saint-Laurent est régulière, mais depuis quelques années, de plus en plus d’individus sont aperçus durant la saison estivale. En 2017, pas moins de 115 baleines différentes ont été observées, surtout au large de la péninsule gaspésienne.

La baleine noire, appelée « right whale » en anglais, a été décimée par des siècles de chasse commerciale. Elle était une cible privilégiée pour les baleiniers, puisqu’elle flotte une fois morte et qu’elle fournit une bonne quantité de graisse, cette matière qui était fondue pour produire de l’huile.

LA UNE : Photo: Alexandre Shields Le Devoir

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