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Publié le 22 octobre 2015 | par Magazine les Îles

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Une armada secrète dans son sous-sol


Un article original publié dans

Par Georges Gaudet


Jean-Guy Poirier est un artisan maquettiste, un artiste dans l’âme et un passionné de navires qui écumaient les mers du temps où les pirates Barbe Noire, Cape Rouge et autres sbires du genre se mesuraient à la marine des États souverains tels l’Angleterre, la France, l’Espagne, la Hollande et le Portugal.

Cet ancien pêcheur à la retraite, chasseur d’épaves échouées dans les dunes et de bouteilles à la mer, a consacré la plus grande partie de ses loisirs à construire dans son petit atelier des maquettes de navires dont la beauté et l’exactitude des lignes nous ramènent dans un passé appartenant à la flibuste et aux boucaniers. Faire le tour des 14 navires de l’armada de Jean-Guy Poirier et se laisser absorber par toute la minutie de ses constructions, c’est accepter de passer des heures en un monde fascinant qui n’existe plus. C’est aussi plonger dans l’univers de cet architecte de marine exceptionnel qui partage avec grande simplicité pendant des heures, sa passion et les connaissances qu’il a accumulées au cours des années, lors de la construction de chacune de ses maquettes. 

Les débuts 

La-Boudeuse

La Boudeuse, bateau de Bougainville

Une telle passion doit prendre racine quelque part et Jean-Guy Poirier se souvient. « C’était le 9 septembre 1985. J’ai trouvé un livre sur les voyages de Louis-Antoine de Bougainville. J’ai lu le livre deux fois et c’est là qu’a commencé cette passion. Il y avait les plans de son navire (La Boudeuse) et je me suis mis en tête de le reproduire. » Cependant, ne devient pas maquettiste qui veut. Il faut une bonne dose de patience, une volonté de recherche, de bons guides et des outils. Comme ce monde est du domaine de la miniature, il faut aussi des outils spéciaux, des outils qu’il faut la plupart du temps fabriquer soi-même. Et ces outils, ils sont souvent à la mesure de la miniature du navire à construire. C’est ainsi que notre maquettiste est devenu un chercheur effréné sur internet. Aujourd’hui, il fait partie de plusieurs clubs de maquettistes de marines dans le monde et il partage renseignements, informations et trouvailles là où la générosité de ses frères constructeurs se partage le plus. C’est ainsi qu’il a des correspondances avec des Espagnols, des Anglais, des Français, des Norvégiens, des Portugais, des Hollandais et même des Yougoslaves. La magie de la traduction des langues sur internet est devenue une véritable mine de renseignements pour ces passionnés de l’histoire navale.

De la technique         

Qu’il soit miniaturisé ou de grandeur réelle, construire un navire comme à l’ancienne requiert des connaissances techniques précises et de la méthode si l’on souhaite respecter le modèle original. C’est ainsi que Jean-Guy Poirier a construit ses maquettes. Il a commencé par se documenter sur l’historique du navire. Dans un grand cartable ou tout est plastifié, chaque bateau est répertorié avec son historique. Certaines unités comportent cinq pages de documentation. On y trouve les années de construction, le pays d’origine, la durée du navire, son utilité, sa catégorie, le nombre de canons, l’endroit où il a coulé si c’est le cas et même le nom du capitaine qui en était responsable. Ainsi se côtoient dans le sous-sol de notre artisan maquettiste, frégates, galions, barques, baleinier, navires de transport et navires de guerre dotés de trois ponts.  

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Des détails raffinés

Au début de la construction, il faut un plan de travail solide et aux mesures exactes. Il s’agit en quelque sorte de créer son chantier maritime miniature. Les plans ne sont jamais grandeur nature. Alors, il faut en tirer les lignes et établir les premiers membres au maître bau et ainsi de suite tout autant que la quille, l’étambot, l’étrave, le couple des membrures…etc. Il s’agit là de connaissances essentielles au respect des proportions du bateau original. Les constructions de notre maquettiste sont d’une précision forçant l’admiration et tout y est fonctionnel. De la complexité des voilures au positionnement des canons, de la sculpture des figures de proue à l’architecture des châteaux arrière, tout est conforme au modèle original. Même que les œuvres non apparentes sous les ponts, les magasins, chaînes et matériaux essentiels au bon fonctionnement de ces unités sont construits et placés là où elles devraient être, invisibles, mais néanmoins présentes. Parfois, elles sont perceptibles à l’aide d’une petite lampe ou par l’ouverture d’un panneau amovible ou une portière, car tout est fonctionnel sur les navires de notre maquettiste. Le constructeur utilise alors des outils à la dimension proportionnelle de la construction en cours. Utilisant des mailles de chaînes coupées, travaillées et limées puis peintes de différentes couleurs pour en différencier les dimensions, il en fait des serres pour le bordé tout comme dans les véritables constructions. Petites limes et égoïnes, cure-dents ronds pour les clous de bois et aiguilles fines forment l’essentiel de l’outillage du constructeur. Même les figurines y sont sculptées en proportion et placées dans des positions de travail sur les ponts, dans la voilure et autour des batteries (les canons). Les poulies sont proportionnelles et placées là où elles doivent l’être, indépendamment de la complexité de certaines mâtures. Le bois utilisé colore les coques et les ponts puisqu’à l’exception du baleinier (Charles W Morgan), les 13 autres unités sont seulement vernies au gré du grain et de l’essence du bois. Chaque planche qu’on appelle « le bordé » dans le langage maritime est attachée sur les membrures avec des clous de bois selon la technique de l’époque du bateau en construction. Le bois utilisé le plus souvent était le chêne ou le frêne alors que le summum était le poirier, réservé aux mieux nantis. Doit-on y voir quelque chose avec notre maquettiste? – qui sait! Les voiles sont toutes cousues à la main et peuvent être déployées ou ferlées, tant et si bien que pour le visiteur, l’impression de plonger soudainement dans un passé passablement lointain où les galions et frégates se côtoyaient en plein havre ne relève presque plus de la fantaisie, mais presque de la réalité.

L’homme

Marcelin-et-Alva-1929

Mise à l’eau des cages en 1929

Jean-Guy Poirier fut pêcheur presque toute sa vie sur les chalutiers. Bon charpentier, ancien élève de l’école des pêcheries de Grande-Rivière et puis fils et petit-fils de pêcheurs, il a de qui tenir. Ne voulant pas être en reste dans l’historique de sa famille, il a aussi construit la réplique du bateau de pêche de son grand-père Marcelin alors que son père, Alva, pêchait avec ce dernier. La maquette de ce petit bateau à la poupe aussi pointue que la proue est aussi d’une fidélité remarquable et représente une scène de mise à l’eau des cages en 1929. Même le moteur est reproduit avec fidélité et fonctionnel. C’est dire à quel point monsieur Poirier est fidèle à lui-même dans sa passion de maquettiste. Son univers est exposé dans le sous-sol de sa demeure et l’aménagement de cet espace est à peine commencé. Homme timide et humble, il lui est difficile de réaliser toute la richesse de son œuvre, une œuvre qu’il entend continuer et améliorer pour un jour peut-être, la présenter à un public averti. L’homme est aussi intéressant que son œuvre. Ses bateaux sont comme ses enfants. Il en raconte l’histoire non pas comme un professeur, mais comme s’il avait vécu à bord. Il en connaît les moindres anecdotes, les moindres détails et même les quelques défauts. Il parle de leurs capitaines comme s’il les avait connus personnellement. Ainsi naviguent en secret les 14 navires de ce passé lointain. Les (Queen-Ann & Revenge) du pirate Barbe Noire et (Boudeuse) côtoient les (Santo Cristo de Maracaibo) d’Espagne et le baleinier Américain (Charles W Morgan) comme autant de frères qui à une certaine époque, auraient pu être de grands ennemis. 

Visiter les trésors du pêcheur à la retraite et maquettiste Jean-Guy Poirier, c’est oublier en quelques secondes un petit musée en devenir pour n’y voir qu’une mer émeraude où chevauche sur la crête des vagues des mers du Sud des  brigantins et flûtes, tout autant que la facilité d’imaginer un de ces grands vaisseaux arriver dans le petit havre du Cap-Vert. Non loin de là, pourquoi ne mouillerait pas la chaloupe de sauvetage du (Bounty), une baleinière de (La Licorne) et tout aussi surprenant, le « bote » de Marcelin avec son fils Alva tenant la « gaffe » afin d’attraper la chaîne de son tangon? 

Voir l’œuvre de Jean-Guy Poirier, c’est tout ça et simplement ça!— un merveilleux voyage dans le temps. 

Pour ceux qui désirent en savoir plus, un reportage tourné en 2009 dans le cadre de l’émission «C’est ça la vie» est en rediffusion sur la WebTV des Îles.   

 

Source : Magazine LES ÎLES



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