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Publié le 10 juillet 2019 | par Le Soleil

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D’Istanbul à Havre-aux-Maisons


Un article original de

Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions…»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper.

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Sa thèse portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»

PAR : MYLÈNE MOISAN
LA UNE : Gil Thériault, Ezgi Cakmak et leur petite dernière devant le paysage qu’ils voient de leur maison.

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