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Publié le 10 octobre 2019 | par Magazine les Îles

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Secrets de phares


Un article original publié dans

Portrait des cinq veilleurs des Îles

Qu’on les contemple à vol d’oiseau ou depuis le pont du traversier, qu’on les voit naître à l’horizon pour la première fois ou qu’on les retrouve après un long voyage, les Îles impressionnent toujours, résistantes et fières au milieu du golfe St-Laurent. Elles semblent posées là où la vie humaine doit lutter contre les assauts constants de la mer qui la cerne de toutes parts. Petit archipel en forme d’ancre, les Îles sont ainsi soumises quotidiennement à l’instance des vagues et aux grandes tempêtes, ses habitants aussi. Elles sont à la fois un havre de paix pour les Madelinots qui y sont profondément attachés et un cimetière marin où dorment les épaves des 700 naufrages répertoriés qui ont marqué les mémoires. De tout temps, les phares ont donc été des veilleurs, guidant les bateaux et ramenant les pêcheurs à la maison. Ils sont cinq toujours actifs, parsemés sur l’archipel ainsi que sur les Îles voisines. Il apparaît plus urgent que jamais de faire leur portrait pour mieux connaître ces monuments d’histoire qui parlent aussi de la mémoire de tout un peuple.

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Le phare en 1943. © Wikipedia

Rocher-aux-Oiseaux

Le phare du Rocher-aux-Oiseaux est le premier érigé aux Îles, en 1870. Sa construction en cet endroit isolé où il y avait un escalier suspendu de 152 marches relevait du miracle. En 1860, les ingénieurs de la marine se penchaient déjà sur la question en voyant l’entreprise comme un défi presque insurmontable. Et pourtant, il tient toujours debout, après sa reconstruction de 1967. Il est maintenant automatisé, depuis 1988. La vie des gardiens et de leur famille est encore aujourd’hui source de légende, fascinant l’imaginaire collectif. Dans des conditions d’isolement comparable à la vie des ermites du 15e siècle, le quotidien de ces courageux est parsemé d’accidents de toutes sortes. Jusqu’en 1960, les gardiens y demeureront avec leur famille, seuls d’avril jusqu’à l’arrivée des glaces à la mi-janvier. De 1962 à 1988, les gardiens font la maintenance du phare en équipe et à rotation, c’est-à-dire que le gardien chef et son assistant y demeurent un mois avant de passer le flambeau à une autre équipe de confrères.

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Le phare de l’Anse-à-la-Cabane à la fin des années 70. © muniles.ca

Le phare de Millerand,
Anse-à-la-Cabane, Havre-Aubert

Établi en 1871, puis reconstruit en 1960, le phare, dit de Millerand, est une tour hexagonale en bois peinte en blanc coiffée d’une lanterne en fonte au toit arrondi. Ce phare est le plus ancien toujours actif de l’archipel et le plus haut avec ses 17,1 mètres. Il présente un intérêt patrimonial particulier parce qu’il a été érigé durant la première phase de construction de phares aux Îles. Dans les années 1870-1874, le ministère de la Marine et des Pêches du Canada a fait construire quatre phares pour sécuriser le corridor maritime du golfe en réponse à la problématique des nombreux naufrages, soit celui du Rocher-aux-Oiseaux, de l’Île d’Entrée et du Borgot en plus de celui de Millerand. Ces quatre phares ont tous été entourés de constructions adjacentes comme la maison du gardien, une remise à pétrole et autres dépendances. Toutes ces constructions adjacentes ont été démolies dans les années 1970 lors de l’automatisation des phares sauf dans le cas de Millerand. En effet, l’ensemble architectural a été conservé et vendu à un particulier en 1971. L’histoire des gardiens du phare de Millerand fourmille d’anecdotes, du premier gardien William Cormier, alors que la route menant au phare, construite en 1921, n’existait pas encore, au dernier gardien, Edmond Boudreau jusqu’en 1970. Au nombre des anecdotes, il y a toutes ces histoires de chasse aux phoques communs, pratiquée dans ce coin particulier des Îles. Le rôle du gardien de phare était alors un rôle d’informateur des nouvelles de la moulée aux chasseurs. Le phare de Millerand a été racheté par Pierre Lavallée, acquéreur de la maison du gardien, et Louise Mercier qui s’est portée garante d’assumer les frais de restauration et de protection du phare, selon une entente avec le gouvernement fédéral. Il a dû être déplacé de son site historique, menacé par l’érosion et pour faciliter les travaux. Ce phare est situé sur un terrain privé et n’est pas accessible aux visiteurs.

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Le phare de l’Île d’entrée et ses anciens bâtiments à la fin des années 1970. © muniles.ca

Île d’Entrée
Le phare de l’Île d’Entrée a été érigé dans la dernière année de la première vague de construction de phares aux Îles, en 1874. Il a par la suite été détruit par la foudre en 1908 et reconstruit deux ans plus tard. Le phare actuel, datant de 1969, est ainsi le troisième à être érigé sur le site et le premier ministre du Canada de l’époque, Pierre-Elliott Trudeau, avait alors visité les installations. Il fonctionne à l’électricité contrairement à son prédécesseur alimenté au kérosène. C’est en 1988 qu’il a été automatisé et que son dernier gardien, John McLean dont la famille habite toujours à proximité du phare, a quitté ses fonctions. Son architecture le démarque des autres phares, il est le seul en béton armé, la plupart des phares étant en bois. C’est donc, avec celui du Borgot à l’Étang-du-Nord, une des constructions qui témoignent des tendances modernes architecturales de la marine.

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Premier phare en 1966. © muniles.ca

Le Borgot, Étang-du-Nord

Établi en 1874, puis reconstruit en 1987, le phare du Borgot, une haute tour circulaire en matière plastique, se tient fièrement sur les falaises de grès rouge du cap Hérissé de l’Étang-du-Nord. Le premier phare, qui abritait le gardien et sa famille, était une maisonnette en bois de deux étages avec une lanterne sur son toit. Néciphore Arseneault fut l’un des premiers à y habiter et à veiller sur le phare, Alfred Arseneau, gardien du phare du Rocher-aux-Oiseaux, y a aussi résidé. C’est Norman McKay de Grosse-Île qui a été le dernier gardien du phare. Au cours de son histoire, il a subi plusieurs modifications et c’est en 1967, alors que le gouvernement du Canada amorce une automatisation du phare, que la présence permanente d’un gardien sur place n’est plus nécessaire. Une tour métallique est alors construite, puis remplacée vingt ans plus tard par le phare actuel qui est le plus récent des cinq phares toujours en activités aux Îles. Son architecture de forme monolithique circulaire en matière plastique et dépourvue d’ornementation est le témoin d’apparition de formes nouvelles plus épurées que permettent les nouvelles techniques de constructions maritimes canadiennes. Tout comme le phare du Cap Alright, il est un lieu très fréquenté pour son panorama, un site d’observation est d’ailleurs aménagé tout autour du bâtiment.

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© muniles.ca

Île Brion

Établi en 1905, le phare de l’Île Brion indique le début de la seconde vague de construction de phares aux Îles pour sécuriser l’axe nord-est à sud-ouest de l’archipel, cette phase comprenant également les phares du Havre-Aubert en 1911 (aujourd’hui détruit) et du Cap Alright en 1928, en plein développement économique aux Îles après la première phase amorcée en 1870 avec les phares du Rocher-aux-Oiseaux (1870), de l’Anse-à-la-Cabane (1871), de L’Île d’Entrée et de L’Étang-du-Nord (1874). À l’époque, le phare fonctionnait grâce à un poids faisant tourner la lumière. Il fallait le remonter au cours de la nuit. D’une hauteur de 14 mètres, construit en bois selon un procédé typique de l’époque, la tour du phare de l’Île Brion est octogonale avec des corniches évasées et frontaux caractéristiques. Une habitation, où logent successivement les familles des divers gardiens du phare, est construite à proximité du futur phare de l’île Brion vers 1903, suivie d’une écurie vers 1938. Ces bâtiments sont abandonnés vers 1967, puis démolis en 1972. À l’époque, l’Île Brion abrite de petites usines de transformation du poisson, des cabanes de pêcheurs et des installations agricoles. L’île où se trouve un petit village de pêcheurs est fréquentée par les Madelinots jusqu’aux années 1940. Le phare de l’Île Brion joue un rôle de première importance pour la navigation maritime. Il facilite la navigation des bateaux de pêche dans les eaux de l’archipel et celle des navires circulant entre le golfe du Saint-Laurent, la rivière Miramichi et la baie des Chaleurs. Sa présence soutient aussi le trafic maritime entre l’océan Atlantique et le fleuve Saint-Laurent, notamment en ce qui concerne l’expédition de minerai de fer de Sept-Îles vers la côte est américaine. L’île Brion est aujourd’hui une réserve écologique de 650 hectares protégée depuis 1984 par le gouvernement du Québec. L’île permet de découvrir la diversité écologique de l’état primitif des Îles de la Madeleine. Elle comprend notamment une forêt de conifères rabougris et plus de 140 espèces d’oiseaux. Une partie de l’île est accessible à un nombre restreint de touristes, qui y viennent pour l’observation et la découverte du milieu naturel. Le phare est toujours accessible aux visiteurs.

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En rappel de l’installation des premiers acadiens dans l’archipel, Postes Canada a émis un timbre, à l’effigie du phare le 12 juin 2003. © fiftizpourtoujours

Cap Alright, Havre-aux-maisons

Le phare du Cap Alright, aussi appelé phare de l’Échouerie, est le dernier phare construit sur l’archipel, en 1928. De forme carrée, peint en rouge et blanc, posé sur la pointe rocheuse au pied de la Butte ronde à Havre-aux-maisons, il jouit d’une vue privilégiée sur l’Île d’Entrée.

Il a vu une dizaine de naufrages répertoriés dans ses eaux aux humeurs changeantes. Il est d’ailleurs souvent cité dans les récits de navigateurs et sur les cartes anciennes, lui proférant une valeur patrimoniale quant à l’histoire de la navigation dans le golfe.

Son architecture, élaborée selon un modèle de la Marine au XIXe siècle, de petite dimension (8,3 mètres) et de forme pyramidale, est souvent utilisée au Canada, retenue pour sa simplicité et ses coûts de construction peu élevés. Toutes ces particularités, en plus de son emplacement très prisé par les touristes, ont fait du Cap Alright un des phares les plus connus et photographiés des Îles. En 2005, Postes Canada en a d’ailleurs fait une image emblématique du pays. C’est peut-être ce qui a poussé l’animatrice Julie Snyder à l’acquérir, en réponse à la loi jugeant les phares excédentaires, le phare du Cap Alright et le terrain l’entourant, dont la halte routière, en promettant de prendre soin du caractère patrimonial du site et de l’ouvrir au public.

L’agence fédérale de Parcs Canada l’a désigné patrimonial fédéral en 2015 en vertu de la loi S-215 adoptée en mai 2008 et mise en vigueur depuis le 29 mai 2010.

 

par SARA DIGNARD
LA UNE : Jean-François Noël

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