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Publié le 20 juin 2022 | par Le Soleil

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Vols à 500$: une pénurie de pilotes crée des turbulences


Un article original de

Même avec les alléchants billets à 500$, le nombre de vols dans les aéroports régionaux du Québec n’est pas à la veille de décoller. De Val-d’Or à Gaspé, de plus en plus de vols sont retardés, voire annulés, faute de pilotes.

Lorsqu’il s’est rendu aux Îles-de-la-Madeleine par affaires, le lundi 11 avril dernier, Michel Castonguay avait prévu revenir deux jours plus tard. La pénurie de pilotes que vivent les compagnies aériennes régionales avait d’autres plans pour lui. «Quand je suis arrivé à l’aéroport, on s’est rendu compte que quelque chose n’allait pas.»

Après avoir vu son vol retardé, l’homme de Gaspé a été informé par la compagnie aérienne qu’il ne partirait pas ce soir-là. «On s’est fait dire que l’équipage allait dépasser sa limite d’heures de vol s’ils arrêtaient à Gaspé et Québec. L’avion allait voler directement à Montréal, sans escale». Il devra patienter au lendemain pour en savoir plus.

«On nous dit de nous présenter vers 15 heures le jeudi à l’aéroport. Finalement, ça taponne, ça niaise», se rappelle-t-il. Les passagers apprennent que, encore une fois, les plans changent, les clouant au sol pour une nuit de plus. «L’agressivité a commencé à monter autour de moi», témoigne-t-il.

Parmi le malheureux groupe, une femme éclate en sanglots. «Elle répétait que son beau-frère était entre la vie et la mort à Québec, que ce n’était pas humain, raconte Michel Castonguay. Ils voulaient être auprès de leur proche et avaient peur de le rater…»

Finalement, il partira le lendemain, le Vendredi saint, alors que la compagnie lui trouve in extremis une place sur le seul vol reliant Gaspé et Cap-aux-Meules. Pour la plupart des autres passagers, ils partiront le samedi, soit quatre jours après le moment indiqué sur leur billet.

L’histoire du Gaspésien fait écho à celles de milliers de voyageurs régionaux. Depuis quelques mois, le nombre de vols retardés et annulés a explosé, et ce d’un bout à l’autre de la province.

De Val-d’Or à Gaspé, les administrations aéroportuaires observent un nombre grandissant d’incidents liés au manque de pilotes et de membres d’équipage, sans pouvoir les chiffrer. Les compagnies aériennes contactées par Le Soleil n’ont pas voulu dévoiler le nombre de retards et d’annulations des dernières semaines.

Les grands joueurs s’arrachent les pilotes

«La pénurie de pilotes, on la vit tous les jours», convient le copropriétaire de Pascan Aviation, Yani Gagnon. La compagnie que dirige l’homme d’affaires fait partie de la poignée de transporteurs aériens qui desservent les régions du Québec. Chaque année, plusieurs de ses pilotes quittent l’entreprise pour se joindre aux compagnies nationales.


« Un pilote, c’est comme un joueur de hockey. Ça veut jouer dans la ligne nationale, et ça, c’est les Air Canada, WestJet et Air Transat de ce monde »  Le copropriétaire de Pascan Aviation, Yani Gagnon


Au mois de mars dernier, pas moins d’une dizaine de sa soixantaine de pilotes ont quitté en même temps, et ce, malgré une hausse salariale de 20 %.

Ce maraudage des grands joueurs de l’aviation n’est pas nouveau, indique-t-il, cependant, l’appétit des transporteurs internationaux pour les pilotes, lui, atteint des sommets jamais vus depuis que la pandémie s’estompe. Alors que les vols internationaux reprennent, les transporteurs cherchent à recruter coûte que coûte. «On sait que les pilotes vont finir par partir, mais avant, ils restaient trois ans avec nous avant de partir. Maintenant, on les perd après 12 mois», se désole le copropriétaire de Pascan.

À ce manque de main-d’œuvre, dans les airs comme au sol, s’ajoutent les normes canadiennes imposées il y a quelques années aux compagnies aériennes, que M. Gagnon juge plus exigeantes pour les petits transporteurs, notamment en ce qui a trait à la gestion de la fatigue. «Qu’on ait un avion de 33 sièges exploité dans un environnement régional ou un Airbus A380 qui fait Montréal-Paris, c’est les mêmes règles», explique-t-il.

Pour des temps totaux dans les airs similaires, les transporteurs régionaux estiment avoir besoin de 25 % de main-d’œuvre supplémentaire, ce qui est significatif dans un contexte où on s’arrache les pilotes et le personnel de cabine.

«On ne peut plus faire partir des équipages le matin pour aller aux Îles et revenir le soir, expose M. Gagnon. Même si on passe beaucoup de temps au sol, quand on arrête à Gaspé ou à Mont-Joli, par exemple, il faut qu’il y ait un autre équipage à destination pour revenir».

Une fiabilité sous turbulences

En plus de causer des désagréments aux voyageurs, les enjeux auxquels sont confrontées les compagnies aériennes qui desservent les régions du Québec risquent de rendre l’avion moins attractif pour se déplacer vers les régions.

La directrice générale de l’aéroport régional de Val-d’Or, Louise Beaulieu, craint aussi l’impact de la multiplication des annulations sur la relation avec les clients. «Ça crée de l’insatisfaction. À long terme, ça pourrait mener à une perte de confiance envers les compagnies, surtout celles nouvellement installées chez nous», s’inquiète-t-elle.

Comme tous les intervenants contactés par Le Soleil, elle se désole surtout de la fragilité des services, qui sont toujours à un accroc de s’effondrer. «C’est tellement réglé au quart de tour qu’un petit pépin fait débarquer la chaîne au complet, et ça a des effets pendant des jours», explique la gestionnaire.

Mme Beaulieu donne comme exemple un vol en provenance de Montréal qui accuse un peu de retard au décollage. «Si l’avion atterrit à 23h30 à la place et qu’un départ est prévu à sept heures le lendemain matin, il ne pourra pas partir puisque l’équipage n’aura pas eu ses huit heures de sommeil réglementaires». Et s’en suivra un effet domino.

«On le sait que les compagnies sont de bonne foi, qu’elles doivent opérer avec de gros enjeux, souffle l’administratrice. Mais ce n’est rien pour encourager le monde à voler…»

Un modèle à revoir

Le spécialiste en transport régional et ex-ministre des Régions, Gaétan Lelièvre n’en démord pas. S’il convient que le manque pilote est un vrai défi pour les compagnies aériennes, il plaide plutôt que les enjeux de fiabilité et de faible offre pour les régions sont systémiques.

«Oui, il y a une pénurie d’employés, comme dans tous les domaines, mais au-delà, il y a un problème systémique, conjoncturel», se désole celui qui a étudié en long et en large l’offre de billets des différents aéroports régionaux. «Au-delà du manque de pilotes, on a un problème de sièges dans les avions. Ce n’est pas vrai qu’on va changer l’habitude des Québécois avec des appareils de la dimension qu’on a présentement. On manque de sièges», plaide-t-il.

Il croit plutôt qu’au lieu d’offrir «une loto des billets à 500$», le gouvernement devrait aller de l’avant avec une coopérative, comme TREQ, un projet qui n’a finalement jamais pu décoller. «Ce programme-là ne peut pas augmenter l’offre en région, tranche-t-il. Il me paraît inefficace et inapproprié.»

PAR SIMON CARMICHAEL





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