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Publié le 27 juillet 2018 | par Magazine les Îles

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Les goélettes : L’autre côté de l’histoire


Un article original publié dans

Par Georges Gaudet

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Le désastre de l’August gale du 23 août 1873 devait présenter une scène identique à cette photo d’un désastre maritime à Terre-Neuve pendant les mêmes années.

La mer peut être cruelle et elle ne fit pas exception dans le cas de l’époque des goélettes. Les registres maritimes regorgent de notes citant les pertes de navires sur le littoral madelinot. La carte des naufrages que l’on doit particulièrement au Père Frédéric Landry, fondateur du Musée de la mer, fait foi de toutes ces pertes en matériel et en vies humaines. Parmi toutes ces déclarations légales, il est un évènement qui a marqué à jamais l’histoire maritime du 19e siècle dans la baie de Plaisance. Ce que tous les habitants du littoral de la Nouvelle-Angleterre, du littoral néo-écossais et des Îles de la Madeleine ont appelé « l’August Gale » aura marqué à jamais la conscience collective des insulaires de ce 19e siècle. Dans la nuit du 23 août jusqu’au 25 août 1873, un ouragan d’une extrême amplitude a soufflé sur tout l’Est du littoral nord-atlantique et s’est terminé par des catastrophes d’une ampleur jamais enregistrée de mémoire depuis ce temps. Aux Îles, plus de 80 goélettes étaient ancrées dans la Baie de Plaisance, non loin des Demoiselles et 55 d’entre elles plus une barque furent jetées à la côte et tout au long du Sandy Hook. Toutes ces pertes matérielles furent accompagnées d’une vingtaine de pertes de vies dont 10 uniquement à bord de la goélette TYRO. (Source : Le Centre d’archives régional des Îles). Les grands vents et une forte marée ont fait chasser les ancres et les navires dérivant les uns sur les autres, la catastrophe devint inévitable.

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Le Bradford, propriété de CTMA lors de ses dernières années. On avait éliminé le mât arrière.

Pêcher à bord de ces goélettes n’était pas une sinécure non plus. Souvent les armateurs affrétaient plusieurs de ces unités avec des pêcheurs propriétaires ou locataires de doris. Au large, par beau temps, on mettait à la mer ces petites embarcations et le pêcheur y posait ses quelques palangres (trawls) ou il pêchait à l’hameçon (jigger). Sa paye était en fonction du poisson qu’il ramenait à bord et du genre de partage réglé avant le départ du port d’attache. Quelques-unes de ces goélettes de pêche venaient de Lunnenburg en Nouvelle-Écosse, mais la plupart venaient de Gloucester au Massachusetts. Cette ville regorge d’ailleurs d’une histoire maritime qui illustre bien toute l’ampleur de cette époque aujourd’hui disparue. Les habitants de cet endroit y ont eux aussi leurs naufrages, leurs héros et leurs grands navigateurs. Hélas, tout n’est jamais totalement rose au pays du souvenir. Comme la contrebande d’alcool était monnaie courante, tant au début de la colonie que lors de la prohibition américaine, ce trafic eut aussi son côté sombre. Le secret demeure encore autour d’un navire appelé la « FLASH » et bien des secrets de famille demeurent enfouis dans les mémoires afin de cacher une attaque, une bagarre, un raid ou un viol, toutes ces choses que l’on n’osait pas nommer ainsi en cette époque. Ces raids à terre n’étant pas nécessairement courants, il n’en demeure pas moins que bien des familles portent encore aujourd’hui, parfois sans le savoir, les cicatrices ou la mémoire génétique de crimes passés. Seuls, les curés demeuraient les mieux informés, mais comme ils étaient liés par le secret de la confession et aussi par l’éducation de l’époque, plusieurs victimes ont énormément souffert de ce triste sort avant de sombrer dans un oubli injustifié ou douloureusement mis en terre avec un bien grand secret de famille.

Avant que la mémoire ne meure.

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Le Havre-aux-Maisons, goélette traditionnelle du Bas du fleuve. Celle-ci construite pour la CTMA de même que son «sister ship» le Havre-Aubert construit en la même époque. Ces navires héritèrent du nom «goélette» même s’ils n’ont jamais porté de voilure.

Bien qu’ils étaient pour la plupart bien moins nantis, les Madelinots ne demeurèrent quand même pas passifs devant tout ce phénomène économique et historique. Beaucoup d’entre eux devinrent propriétaires de goélettes, même si la plupart de ces navires furent bien moins grands que les unités américaines. Le registre des navires compte d’innombrables noms de goélettes ayant appartenu à des Madelinots. Au Centre d’archives des Îles, les noms de personnes propriétaires de navires étant disparus en mer témoignent de la véracité et de l’esprit d’entreprise des Madelinots. Malheureusement, on ne cite presque jamais le nom de la goélette ou de la barque dont les victimes étaient propriétaires. C’est ainsi que j’ai appris que mon arrière grand-père, Ignace, fut pendant une certaine période capitaine sur une goélette appelée «ANTILOPE». Il s’agissait d’une goélette de 125 pieds de longueur et elle transportait surtout du bois de « pitoune » afin d’alimenter les fumoirs à hareng sur l’île de Havre-aux-Maisons. Son port d’attache était situé exactement entre les assises de l’ancien pont de Havre-aux-Maisons et le tout nouveau pont actuel. Plus tard, avec l’arrivée des moteurs, on a coupé les mâts, surtout le grand mât qui se situait à peine quelques pieds en arrière de la mi-longueur du navire pour ne garder que le mât de misaine et une bôme. Cela servait à vider la cale et transborder la marchandise au dessus du quai. Sur le fleuve, particulièrement dans le bout de La Malbaie, les gens de l’endroit tout comme les Polynésiens, ont surnommé « goélettes » les navires qui transportaient du bois entre les rives du Saint-Laurent et le port de Québec. Construits différemment de la goélette traditionnelle, les anciens se souviendront du « HAVRE AUBERT » et du « HAVRE-AUX-MAISONS », tous deux acquis par la CTMA. Pour ceux de la génération de la dernière Guerre et les premiers baby-boomers, qui n’a pas connu entre autres la goélette à Taker, celle à Alphonse à Clophas, celle à Hypolythe Arseneau? Elles portaient le nom de TEASER, BRADFORD, M.C.A, B.T.U. ARIEL et combien d’autres. Ces belles unités dépouillées de leurs voiles au profit d’un moteur ont rendu d’énormes services aux Madelinots et leurs capitaines furent de véritables écumeurs des mers. Formés à la dure, braves et souvent autodidactes, l’histoire voulant qu’ils fussent capables de « fendre la boueïlle » de L’Île-d’Entrée en pleine brume alors qu’ils arrivaient de Halifax, de Pictou ou de Souris n’est pas si exagérée. Sans sondeurs, sans GPS, sans radar et n’ayant pour tous instruments que quelques cartes, des règles parallèles et un compas, ils étaient toujours là, chargés à bloc de la marchandise nécessaire à l’économie des insulaires. Une de ces belles voilées fait aussi partie de la pénible histoire de l’exil de certaines familles de Madelinots. Le 5 septembre 1941 s’entassaient 102 Madelinots sur la goélette à Cléophas, direction finale l’Abitibi en passant par le train en Nouvelle-Écosse. Ils furent parmi les pionniers de Sainte-Anne de Roquemaure et sur l’île de Nepawa. À la lumière de certains récits, il ne fait aucun doute que les goélettes furent un élément puissant et essentiel de l’économie de l’archipel madelinot, de son histoire, de ses petits bonheurs comme de ses grands malheurs.

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Émile Gaudet, mon père, propriétaire de la MacKinnon alors qu’il revenait de Pictou avec un plein voyage de «bois de pitoune» pour les «boucaneries».

Conclusion

Ce récit fut possible grâce à la collaboration du Centre d’archives des Îles, des notes de feu Alphonse Arseneau et surtout de mon père Émile Gaudet qui fut lui aussi propriétaire d’une goélette. Peu avant ma naissance et quelques années après, il fut avec ses frères, propriétaires de la GRACE L MACKINNON de 1947 à 1951. Passionné de ce genre de navire, il se désespérait que l’histoire des Îles oublie cet épisode marquant de notre archipel. Avec la GRACE L MACKINNON, il pêcha à la morue, au maquereau et fit plusieurs voyages de harengs. Entre les absences du poisson, il fit du cabotage entre les Îles et les maritimes, transportant du bois, de la ferraille, de la farine, des petits cochons, des pommes de terre, du charbon et tout ce qui était nécessaire au commerce de cette époque. Construite en 1924 à Ingonish Ferry en NE, sa petite goélette mesurait 56 pieds de longueur et déplaçait 29 tonneaux. Elle fut vendue avant sa disparition. Passionné de navires à voiles, c’est par la transmission de cette passion que le récit que vous venez de lire fut possible. 

Photos : Provincial archive of Newfoundland, CTMA Archives régionales des Îles, Georges Gaudet /
Source : Magazine LES ÎLES © 2015
 

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