« Paiement en argent ou débit seulement » : il n’est pas rare de lire cette mention près de la caisse de commerces indépendants des Îles-de-la-Madeleine. De plus en plus de propriétaires, exaspérés par les frais liés aux transactions par carte de crédit, veulent prioriser d’autres types de paiement.
En mai dernier, la buvette Chez Renard de Cap-aux-Meules a annoncé publiquement qu’elle cessait d’accepter les paiements par carte de crédit.
Les coûts reliés aux transactions par carte de crédit sont exorbitants et nous préférons privilégier les modes de paiement qui impactent au minimum notre commerce
, ont indiqué les propriétaires sur leur page Facebook. Ça nous permettra ainsi de ne pas augmenter nos prix et rester le plus équitable possible envers l’ensemble de notre clientèle.

Cette décision a déjà des impacts concrets sur les finances du restaurant. Pour le mois de juin seulement, les propriétaires ont économisé plus de 1000 $ en frais liés à l’utilisation de la carte de crédit, par rapport à juin 2025.
On voit une différence
, explique le chef et copropriétaire de Chez Renard, Philippe Raymond. Les cartes de crédit se prennent des frais de base sur chaque transaction, mais aussi un pourcentage sur chaque vente.
Ce pourcentage varie généralement entre 1,5 % et 2,5 %, mais il peut être plus élevé, selon le type de transaction, la carte de crédit utilisée, la catégorie de commerce et les ententes particulières.
Plus la carte de crédit offre des avantages aux consommateurs, plus les commerçants paient des frais élevés
, précise M. Raymond. Ce sont les gens qui l’utilisent qui ont des bonis et non les commerçants qui en bénéficient.
Les commerçants doivent aussi assumer des frais pour les paiements par carte de débit, mais ceux-ci sont significativement moins élevés.

Selon Philippe Raymond, cette transition vers des modes de paiement autre que le crédit se passe bien.
Je n’ai pas senti tant de frustration
, dit-il. Ça a été bien reçu. Personne n’a été fâché qu’on ne prenne plus la carte de crédit. On avertit les gens aussi.
Le crédit en dernier recours seulement
De nombreux commerces ont également choisi d’accepter la carte de crédit en dernier recours seulement, en indiquant clairement à la caisse que seuls les paiements par carte de débit ou l’argent comptant sont acceptés.

C’est le cas de La cabane glacée, un bar laitier sous forme de camion-restaurant actif en saison estivale à L’Étang-du-Nord.
Dès le début, on a vite remarqué que les frais de crédit étaient beaucoup plus élevés que les frais de débit
, note la copropriétaire de La cabane glacée, Marie Florence Giroux-Gagnon.
À chaque transaction, les employés précisent au client que le paiement privilégié est la carte de débit ou l’argent comptant.

On arrive ainsi à limiter le paiement par carte de crédit
, indique la copropriétaire. Les gens sortent la carte de crédit par habitude, mais, en faisant payer les gens, on leur demande s’ils ont une carte de débit pour le faire penser et, souvent, les gens sont très réceptifs et sortent leur carte de débit.
C’est certain que ça fait une différence. Les frais de crédit paraissent assez rapidement sur notre marge de profit à la fin de l’année.
L’exception du Québec
Depuis le 6 octobre 2022, Visa et Mastercard autorisent les commerçants canadiens à transférer leurs frais de transaction par carte de crédit à leurs clients, en les ajoutant à leur facture. Toutefois, cette pratique est interdite au Québec, en vertu de la Loi sur la protection du consommateur.
Plus de 16 000 $ de frais économisés par année
À la boutique Le Portique, les employés incitent également chaque client à opter pour la carte de débit lorsqu’ils voient ceux-ci sortir leur carte de crédit, et ce, depuis une dizaine d’années.
Sa propriétaire, Emmanuelle Doyon, affirme que cette démarche lui fait économiser minimalement 16 000 $ annuellement en frais.
C’est énorme ce que ça fait comme différence
, dit-elle.

Mme Doyon estime qu’elle peut ainsi vendre ses produits à meilleurs prix et offrir de meilleures conditions de travail à ses employés.
Je préfère augmenter le salaire de mes employés ou leur payer des massages en pleines vacances de la construction que de donner de l’argent à Visa, qui en a déjà plein les poches, selon moi.
Le Café de La Grave, à Havre-Aubert, on incite aussi la clientèle à éviter le paiement par carte de crédit avec une affiche près de la caisse, depuis au moins deux ans.

Cette année on s’est donné le mandat de plus en parler avec notre clientèle
, indique la copropriétaire Marie-Claude Vigneault. Souvent, les gens ne sont pas au courant que ça nous coûte quelque chose et ils vont changer leur mode de paiement sur le champ.
Chaque fois que je fais payer les gens et que je parle des frais, presque tout le monde change pour débit. Quand on le fait, ça a vraiment un impact.
Les frais liés à l’utilisation des cartes de crédit alimentent beaucoup les réflexions des propriétaires du célèbre café.
Ça fait plusieurs années qu’on en parle, à chaque fin et début de saison, on remet la question sur la table
, indique Mme Vigneault.

On sait que la situation économique n’est pas facile pour beaucoup de gens, donc on veut laisser cette option-là, mais on veut aussi sensibiliser les gens aux frais que ça engendre pour les commerçants
, poursuit-elle.
Ailleurs dans l’archipel, la cantine Au p’tit capitaine, le café Rose Latté et le café CindyHook, entre autres, incitent aussi leur clientèle à ne pas utiliser leur carte de crédit dans leur commerce.

L’effet bouche-à-oreille?
Le directeur de la Chambre de commerce des Îles-de-la-Madeleine, Martin Paquette, observe une certaine prise de conscience
de la part des commerçants madelinots.
Je crois qu’il y a du bouche-à-oreille, le fait que tout le monde se connaisse aux Îles a accéléré la prise de conscience vis-à-vis les frais importants que les commerçants doivent débourser pour accepter les paiements par carte de crédit
, dit-il.

Selon M. Paquette, les consommateurs doivent être conscientisés à cette réalité, bien que ces derniers aient souvent des avantages à utiliser leur carte de crédit.
C’est vrai que ça fait moins de bonidollars ou de ristourne sur la carte des consommateurs, mais je pense que c’est quand même préférable d’avoir des commerces ouverts et capables d’offrir un service.
Quand le client réalise que de payer en argent comptant et par carte de débit fait une réelle différence sur l’entreprise, il peut faire son effort aussi de son côté pour que tout le monde soit gagnant
, ajoute M. Paquette.
LA UNE : Au moins une dizaine de commerces des Îles refusent la carte de crédit ou l’acceptent seulement en dernier recours. Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose









