Un projet de loi américain menace les baleines noires

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Une note interne de Pêches et Océans Canada met en lumière des craintes grandissantes à Ottawa.

Alors que la baleine noire de l’Atlantique Nord montre de fragiles signes de stabilisation, une initiative politique venue de Washington suscite une vive inquiétude. Un projet de loi américain propose de geler toute nouvelle mesure de protection jusqu’en 2035, mettant en péril l’avenir d’une espèce dont il reste moins de 400 individus sur la planète.

Une note interne du ministère fédéral des Pêches et des Océans (MPO), révélée à la suite d’une demande d’accès à l’information de La Presse Canadienne, met en lumière des craintes grandissantes à Ottawa.

En cause : un projet de loi déposé au Congrès américain par le représentant Jared Golden, du Maine, et soutenu par le président Donald Trump.

Ce texte cherche à prolonger jusqu’en 2035 un moratoire existant sur l’imposition de nouvelles réglementations fédérales destinées à protéger la baleine noire.

Initialement prévue pour prendre fin en 2028, cette pause réglementaire vise à donner le temps d’élaborer de nouvelles mesures ayant moins d’impacts sur l’industrie de la pêche américaine.

Mais pour les biologistes et les organismes de conservation des deux côtés de la frontière, le constat est unanime : accorder aux activités industrielles une décennie supplémentaire de répit pourrait s’avérer fatal pour l’espèce.

Selon Sean Brillant, biologiste principal de la conservation pour la Fédération canadienne de la faune, le danger est réel.

Le risque d’extinction reste présent. Si un partenaire majeur comme les États-Unis cesse d’apporter son soutien, il y a un réel danger de perdre l’espèce d’ici 10 à 20 ans.

Une citation de Sean Brillant, biologiste pour la Fédération canadienne de la faune

Une population au seuil critique de survie

La baleine noire de l’Atlantique Nord figure parmi les grands mammifères marins les plus menacés au monde. Selon la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), la population actuelle stagne à environ 380 individus, dont seulement 70 femelles en âge de se reproduire.

Chaque année, ces cétacés effectuent une migration de plusieurs milliers de kilomètres entre leurs zones de mise bas hivernales, au large de la Floride et de la Georgie, et leurs aires d’alimentation estivales dans le nord-est des États-Unis et l’est du Canada.

Sous l’effet du réchauffement des océans, leur nourriture se déplace vers le nord, ce qui pousse de plus en plus de baleines à s’aventurer plus profondément dans le golfe du Saint-Laurent.

Depuis 2010, environ, nous avons observé un changement majeur d’habitat. Il est donc très probable qu’elles continuent de migrer vers le nord à l’avenir, confirme Sean Brillant.

Leur route migratoire les amène à traverser des corridors maritimes très fréquentés et des zones de pêche intensive, exposant l’espèce à deux grandes menaces : les collisions avec les navires et l’enchevêtrement dans les engins de pêche.

Le projet de loi américain jugé prématuré et inutile

Comme le rappelle Marie Cadieux, coordonnatrice en conservation marine à la Société pour la nature et les parcs du Québec (SNAP Québec), le projet de loi risque d’augmenter le nombre de collisions et d’enchevêtrements, potentiellement mortels pour les baleines.

Ça peut nuire à la santé de l’espèce. Chaque individu qui meurt, c’est une perte lourde pour la population. On est sur une ligne très fine.

Une citation de Marie Cadieux, SNAP Québec

Du côté des organisations environnementales américaines, la colère est tout aussi vive. Nora Ives, scientifique marine pour l’organisation Oceana, aux États-Unis, qualifie la démarche politique de Washington de prématurée, inutile et catastrophique.

Nora Ives souligne que depuis 2022, au moins 31 baleines noires ont été tuées ou gravement blessées par des engins de pêche.

Elle cite notamment le cas tragique d’une jeune femelle de trois ans, retrouvée morte en 2024 après avoir passé plus de la moitié de sa vie empêtrée dans du matériel de pêche au homard provenant du Maine.

 Photo aérienne d'une baleine avec des cordages enroulés autour de sa tête et traînant derrière elle.Cette baleine noire de l’Atlantique Nord traîne des cordages de pêche dont elle ne peut se débarrasser. Mâle né en 2022 et baptisé Division, il est photographié lors d’une opération de surveillance aérienne au large de l’île Jekyll, en Georgie, aux États-Unis, le 3 décembre 2025. Il avait été aperçu sans cordages en juillet 2025 dans le golfe du Saint-Laurent. Photo : Florida Fish and Wildlife Conservation Commission, permis #24359 de la NOAA

 

Pour la scientifique d’Oceana, suspendre l’adoption de mesures de protection est d’autant plus injustifié que des solutions technologiques existent déjà.

Des essais sont notamment en cours au Canada et aux États-Unis pour déployer des engins de pêche sans cordage (ou à la demande), qui éliminent les lignes verticales fixes suspendues dans l’eau. Ces technologies permettent aux pêcheurs de continuer leurs activités tout en évitant de piéger les baleines.

Des mesures de protection efficaces

Les efforts déployés au cours des dernières années ont montré des résultats concrets. Après une décennie de chute libre démographique entre 2014 et 2021, la population a fini par se stabiliser grâce aux restrictions imposées aux navires et aux fermetures de zones de pêche.

D’une part, des restrictions de vitesse imposent aux navires de plus de 13 mètres de ralentir à 10 nœuds dans le golfe du Saint-Laurent et dans certaines zones américaines afin d’éviter les collisions mortelles.

D’autre part, un système de fermetures dynamiques permet de suspendre temporairement la pêche et de retirer les engins à risque dès qu’une baleine noire est détectée dans un secteur.

Le biologiste dans un entrepôt de matériel de pêche.Sean Brillant est biologiste de la conservation à la Fédération canadienne de la faune. (Photo d’archives) Photo : Radio-Canada

 

Des signes de reprise se concrétisent par des naissances en hausse, la dernière saison de mise bas ayant permis de dénombrer 23 baleineaux, soit le chiffre le plus élevé rapporté depuis 15 ans, rapporte Sean Brillant.

Toutefois, le biologiste rappelle qu’un baleineau met 10 ans à atteindre sa maturité sexuelle. Une simple stabilisation ne suffit donc pas à garantir la pérennité de l’espèce.

Ce que nous avons fait jusqu’à présent a stoppé le déclin, mais il faut aider la population à se reconstituer.

Une citation de Sean Brillant, biologiste pour la Fédération canadienne de la faune

En plus des réglementations de vitesse, Marie Cadieux rappelle le rôle clé des aires marines protégées. Le golfe du Saint-Laurent étant une zone de nutrition majeure pour le cétacé, la protection de cet écosystème est essentielle au rétablissement de la population.

Vers un leadership canadien renforcé?

En attendant, le projet de loi américain pourrait être soumis dès cet été au Congrès contrôlé par les républicains, où il a de fortes chances d’être adopté.

S’il l’est effectivement, le document interne de Pêches et Océans Canada indique que les pêcheurs canadiens pourraient être appelés à faire de nouveaux efforts pour compenser le recul aux États-Unis.

Sean Brillant estime à cet égard que le Canada doit plus que jamais assumer son rôle de leader en maintenant des exigences élevées.

Il sera d’autant plus crucial pour le Canada de montrer qu’il prend ses responsabilités au sérieux, insiste-t-il

Malgré les tensions politiques, Nora Ives comme Sean Brillant soulignent que la communauté scientifique, elle, reste unie de part et d’autre de la frontière.

C’est des efforts collectifs qui ont permis de rehausser la population des baleines noires dans les dernières années, donc il va absolument falloir qu’il y ait une collaboration qui soit maintenue, ajoute Marie Cadieux, de SNAP Québec.

Alors que les eaux du golfe du Saint-Laurent continuent d’accueillir des baleines noires chaque été, la survie de ces géantes des mers dépendra plus que jamais d’une volonté politique transfrontalière sans faille.

LA UNE : Des équipes ont coupé des cordages de pêche enroulés autour de la tête et de l’évent de Division, une baleine noire de l’Atlantique Nord, le 4 décembre 2025 près de l’île St. Simons, en Georgie, aux États-Unis. Ils ne sont pas parvenus à retirer tous les cordages. Photo : Clearwater Marine Aquarium Research Institute, permis #24359 de la NOAA 

PAR : Marine Ernoult avec des informations de La Presse Canadienne