Le homard américain ne migre pas vers le Canada

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Les fortes quantités de homard enregistrées depuis quelques années au Québec, particulièrement aux Îles-de-la-Madeleine et en Gaspésie, ne s’expliquent pas par une migration massive de homards de taille commerciale en provenance du Maine.

Tandis que les stocks de homard touchent des creux historiques dans les États américains du Maine et du Rhode Island en raison des changements climatiques, la pêche n’a jamais été aussi bonne au Québec. Du homard est même présent en plus grandes quantités du côté nord de la Gaspésie et sur la Côte-Nord.

La silhouette d'un homard dans la main d'un pêcheur.

Le homard se fait de plus en plus abondant sur les côtes du nord de la Gaspésie et sur la Côte-Nord. (Photo d’archives) PHOTO : REUTERS / BRIAN SNYDER

Aucune donnée scientifique ne démontre toutefois une migration massive de homards sur des milliers de kilomètres à partir des États-Unis vers l’est du Canada, explique Benoît Bruneau, biologiste à l’Institut Maurice-Lamontagne.

Et même les programmes de capture, de marquage et de recapture qui sont faits en Nouvelle-Écosse ne montrent aucun mouvement de masse qui viendrait des États-Unis pour monter vers la Gaspésie, avance ce responsable de l’évaluation des stocks de homard pour le Québec à Pêches et Océans Canada.

Il ajoute que les homards font des déplacements côtiers sur de courtes distances, de 30 à 60 km maximum. Déjà, 60 km, c’est pour des cas extrêmes. On a certains cas anecdotiques qui sont documentés où un homard aurait voyagé 350 kilomètres, mais sur dix ans, ajoute t-il.

Un homme avec une barbe et souriant est assis à son bureau.

Benoît Bruneau est biologiste en sciences aquatiques à Pêches et Océans Canada et responsable de l’évaluation des stocks de homard pour le Québec à l’Institut Maurice-Lamontagne. PHOTO : RADIO-CANADA

Un mouvement de masse de homards du golfe du Maine vers la Gaspésie, par exemple, serait irréaliste.

Il faut s’imaginer que les homards du Maine, il faudrait qu’ils suivent toute la côte autour de la baie de Fundy, autour de la Nouvelle-Écosse, monter le Nouveau-Brunswick et se rendre en Gaspésie, ce qui donne à peu près 4000 km. C’est énorme!

Une citation de Benoît Bruneau, biologiste en sciences aquatiques, Pêches et Océans Canada

Le réchauffement climatique favorable au homard canadien

Cette explosion des stocks s’expliquerait notamment par le réchauffement de l’eau, ce qui a permis d’atteindre les températures idéales pour la croissance du homard non seulement en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, mais aussi plus au nord, comme à l’île d’Anticosti et sur la Côte-Nord.

À l’inverse, le réchauffement climatique a entraîné un réchauffement trop important de l’eau dans le Maine et dans le Rhode Island, ce qui a provoqué un déclin majeur des stocks de homards américains. Concrètement, l’eau y est devenue trop chaude pour permettre aux œufs d’éclore et aux larves de croître.

Par exemple, à 10 degrés Celsius, au printemps, le processus de croissance recommence, alors qu’à 26 degrés Celsius, il y a une carence en oxygène. Des problèmes de métabolisme se manifestent alors chez les crustacés en croissance.

On est dans le sweet spot depuis quelques années, lance avec le sourire le directeur scientifique du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie, Jean Côté.

Ce regroupement représente les intérêts des 158 détenteurs de permis de pêche au homard en Gaspésie.

Deux hommes débarquent une caisse de homards.

Le quai de l’anse à Beaufils, à Percé, est le lieu où plusieurs pêcheurs de homard gaspésiens débarquent leurs prises. PHOTO : RADIO-CANADA / MARTIN TOULGOAT

En 2023, ils ont connu une saison record avec près de 4900 tonnes de homard débarqué.

 Lorsque la température de l’eau augmente, ces homards-là peuvent se reproduire davantage, donc il y a une plus grande production, et puis cette production de larves et de post-larves qui va s’établir à une meilleure chance de survie parce que les températures sont meilleures et il y a une certaine alimentation qui est plus appropriée pour le homard, renchérit le scientifique Benoît Bruneau.

La clé, c’est que l’eau, dans les régions de l’est du Québec, n’est ni trop froide ni trop chaude.

Et c’est ça qu’il faut comprendre : aujourd’hui, la Gaspésie, le nord de la Gaspésie, le nord du Québec, Anticosti, les Îles, on est dans une région où les conditions sont favorables au homard, ajoute Jean Côté. Donc, c’est beaucoup plus facile pour l’espèce de s’y installer, de s’y reproduire, de grandir, de survivre et de faire en sorte qu’on a des stocks qui sont en expansion ici en Gaspésie depuis 2011.

Pas de migrations, mais des déplacements larvaires

Le déplacement de larves avec les courants marins, toujours favorisées par des températures un peu moins froides, fait aussi partie des autres hypothèses pour expliquer les débarquements records de homards québécois, qui ont atteint, en 2023, une valeur de 224 millions de dollars.

Ces larves voyageraient de l’île d’Anticosti jusqu’à la Côte-Nord, par exemple.

Puis il y a un gros mélange larvaire dans l’estuaire et dans le golfe, à un point tel qu’il y a des études génétiques qui démontrent qu’il y a très peu de différences entre les homards de l’Île-du-Prince-Édouard et [ceux de] l’île d’Anticosti, donc il y a une faible différenciation génétique parce qu’il y a un gros mélange des larves qui se fait à travers les eaux du Saint-Laurent et du golfe, ajoute Benoît Bruneau.

Encore une fois, des eaux un peu plus tempérées faciliteraient ces mouvements de bébés homards dans l’est du Canada.

Un homme avec un manteau orange et les cheveux blancs sourit pour la photo.

Le directeur scientifique du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie, Jean Côté, explique que la température de l’eau favorise la reproduction et la survie du homard. PHOTO : RADIO-CANADA / MARTIN TOULGOAT

Il faut se rappeler que selon la température de l’eau, quand l’œuf éclot, la larve est dans la colonne d’eau. Ce qu’on appelle la colonne d’eau, c’est l’eau qui est entre le fond et la surface, donc elle est là-dedans et elle dérive, selon la température, pendant 30, 60 jours, donc elle peut aller très loin.

Une citation de Jean Côté, directeur scientifique, Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie

Ces déplacements larvaires favoriseraient les pêcheurs madelinots, qui débarquent les plus grosses quantités de homard au Québec.Et les îles de la Madeleine, c’est un puits. Ils ont des larves de homards d’un peu partout qui proviennent des courants et qui se déposent autour, et c’est très bon pour les îles de la Madeleine, ajoute Jean Côté.

Des mesures de conservation efficaces en Gaspésie

En plus d’être favorisés par les changements climatiques, les pêcheurs de homard gaspésiens se sont aussi imposés des mesures de conservation pour diminuer l’effort de pêche et pour préserver la ressource.

Un membre d'équipage à bord d'un homardier sourit en direction du photographe.

Le départ des homardiers suscite de la fébrilité sur les quais chaque année. PHOTO : RADIO-CANADA / JEAN-FRANCOIS DESCHÊNES

Un total de 62 permis ont notamment été rachetés au cours des 25 dernières années. Le nombre et la taille des casiers ont diminué. La taille minimale des homards pêchés a aussi été revue à la hausse, tandis que les femelles qui portent des œufs doivent être remises à l’eau, comme partout au Canada.

Et il y a aussi l’implantation d’une écloserie de bébés homards en 2010 dans les installations de Merinov à Grande-Rivière, qui joue un rôle majeur dans l’état des stocks. On est partis de zéro. On s’est dit : on va faire un 20 000 la première année, un 40 000 ensuite, et l’an dernier, on a remis à l’eau 200 000 bébés homards, explique le directeur scientifique.

Des larves de homards vues de près.

Des larves de homards. PHOTO : HÉLÈNE LAURENDEAU

Avec la hausse des captures, il aimerait produire l’équivalent de 3 à 5 % des débarquements. L’objectif consiste ainsi à pérenniser la ressource et à assurer le gagne-pain des homardiers gaspésiens, qui en ont arraché au début des années 2000 avant de connaître les saisons glorieuses des dernières années.

Et des fois, on me pose la question : « Pourquoi vous continuez ça, l’écloserie, alors que ça va bien? » Eh bien justement, on ne peut pas me garantir que ça va toujours aller bien, et nous, on pense qu’on fait la bonne chose. On n’est pas seulement des chasseurs-cueilleurs. Les pêcheurs sont un peu des agriculteurs, des fermiers de la mer, qui prennent soin de la ressource, conclut Jean Côté.

Des membres d'un équipage s'affairent aux préparatifs à bord d'un homardier.

Des membres d’un équipage s’affairent aux préparatifs à bord d’un homardier. (Photo d’archives) PHOTO : RADIO-CANADA / JEAN-FRANCOIS DESCHÊNES

La situation des pêcheurs américains fait réfléchir au nord de la frontière, où on sait très bien que le réchauffement climatique, s’il est favorable présentement, pourrait faire tourner le vent dans quelques années advenant que l’eau atteigne des températures trop élevées.

 

LA UNE : Les pêcheries de homard des Îles et de la Gaspésie détiennent l’écocertification de pêche durable du Marine Stewardship Council (MSC). PHOTO : RADIO-CANADA / MARTIN TOULGOAT

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